Programmation annuelle : 2022

« Il faut beaucoup d’artifice pour faire passer une parcelle de vérité. »

Robert Antelme, L’espèce humaine

La programmation de cette année 2022 est majoritairement féminine, elle couvre de nombreux champs idéologiques événementiels qui traversent nos sociétés. Les post-productions mises en œuvre débordent la seule photographie pour passer de la carte postale des ruines de guerre revisitées à l’installation plasticienne Wonder Beirut jusqu’au cinéma 35 mm avec le couple d’artistes libanais Joanna Hadjithomas et Khalil Joreige. Ce corpus rénove l’image des guerres récentes qui ont touché le Liban. Les inquiétudes écologiques de la jeune génération sont scénarisées par l’artiste estonienne Annika Haas avec The Greenhouse Effect. Tiphaine Populu de La Forge accentue cette éco-anxiété sur l’avenir de notre planète avec Solastalgia mêlant des ruines domestiques et et des vues de l’Agence Spatiale Européenne. Les mythologies personnelles sont mises en fiction par l’artiste d’origine marocaine Ymane Fhakir qui utilise la vidéo en complément de la photo pour montrer l’espace intime au féminin où elle tente de préserver l’héritage dans La part du lion. Stéphanie Nelson donne de la jeunesse sénégalaise une image performative dans Personne n’éclaire la nuit, des diptyques d’un gris sombre y opposent l’individu et le groupe. Marianne & Katarzyna Wasowska, deux cousines polonaises, présentent des constellations d’images En attendant la neige qui mêlent des documents historiques, anthropologiques, cartes, images d’archives personnelles et leurs propres prises de vue pour témoigner de l’aventure coloniale méconnue qui a vu la migration polonaise au Brésil et en Argentine.

Cette diversité de propositions et de mises en œuvres révèle encore une fois combien les fictions documentaires voient des artistes de différentes origines et de différentes générations s’attacher à traduire des préoccupations contemporaines inscrites dans des communautés ou partagées de façon plus universelle.

Christian Gattinoni, conseiller artistique

JOANA HADJITHOMAS, KHALIL JOREIGE /// KHIAM, WONDER BEIRUT

Joana Hadjithomas et Khalil Joreige ont une longue histoire de collaboration, que le GRAPh a l’honneur de mettre en lumière à l’occasion d’une exposition protéiforme pour la sixième édition du festival Fictions Documentaires. Avec la présentation de Objects of Khiam, la présentation de cartes postales représentant un Beirut fragmenté mises à la disposition des visiteurs (Wonder Beirut) et la projection du film Khiam, l’oeuvre de Khalil et Joana ouvrira le champ des perceptions et des possibles pour le public. Un parcours à la fois artistique, photographique, cinématographique, participatif, qui invite le spectateur à vivre une expérience hors du commun entre fiction et réalité.

BIOGRAPHIE :

Cinéastes et artistes, Joana Hadjithomas et Khalil Joreige interrogent la fabrication des images et des représentations, la construction des imaginaires et l’écriture de l’histoire. Leurs œuvres créent des liens thématiques et formels entre la photographie, la vidéo, la performance, l’installation, la sculpture et le cinéma, qu’il s’agisse de films documentaires ou de fiction. Ils ont été récompensés dans les plus grands festivals internationaux de cinéma au cours des années et ont reçu le prestigieux prix Marcel Duchamp en 2017 pour leur projet artistique Unconformities. Leurs recherches à long terme sont basées sur des documents personnels ou politiques, les traces de l’invisible et de l’absent, les histoires gardées secrètes et les souterrains archéologiques des villes. Hadjithomas et Joreige sont tous deux nés à Beyrouth, au Liban, en 1969 et vivent et travaillent actuellement entre Beyrouth et Paris.

SITE WEB : http://hadjithomasjoreige.com

STÉPHANIE NELSON /// PERSONNE N’ÉCLAIRE LA NUIT

Quatre semaines de vives discussions animent la rencontre de Stéphanie Nelson avec la jeunesse de Kédougou, l’avenir du pays. Les témoignages enchaînent rêves et désillusions : le sentiment de vivre sur un territoire isolé, voire oublié ; le choix de respecter ou de s’émanciper de la religion et des traditions ; l’espoir de suivre des études et de s’ouvrir au monde ; le constat de la précarité des habitants, alors que des sociétés multinationales exploitent les richesses aurifères des sous-sols ; la résignation à émigrer, conscient de l’improbable retour. En réaction à l’expérience vécue à Kédougou, Stéphanie Nelson abandonne ses premières intentions artistiques. Délaissant les denses couleurs des scènes photographiées, elle nuance d’un gris de plomb profond les portraits des modèles mués en personnages fantomatiques. Les paysages perdent leurs teintes d’ocre rouge et projettent des couleurs irréelles et sourdes. L’absence de descriptions – chaque photographie demeure « sans titre » – parachève d’exprimer le doute ressenti par l’artiste : chargés de nos représentations, sommes-nous dans l’incapacité et dans le refus de voir l’autre ?

BIOGRAPHIE :

Stéphanie Nelson est née en 1966 à Dijon. Elle vit à Grenoble où elle a travaillé pendant vingt ans pour le spectacle vivant. En 2008, elle décide de se consacrer à la photographie et se forme à l’Atelier Magenta à Villeurbanne, auprès de Dominique Sudre. Ses premières séries fouilleront le caractère mnésique du médium, notamment avec « Anders, le chemin du Nord » en 2014. Rite initiatique sur les terres norvégiennes de ses aïeux, elle amorçe la construction de son écriture photographique. Aujourd’hui son travail documentaire explore, comme une allégorie de l’expérience humaine, la relation entre apparence et identité, illusion et croyance, théâtre et réalité.

SITE WEB : https://stephanienelson.fr/

YMANE FAKHIR /// THE LION'S SHARE

Le projet d’Ymane Fakhir The lion’s share combine sculptures, vidéo, photographie et texte pour raconter l’histoire d’une famille musulmane endeuillée fictive et sa part d’héritage. Une leçon d’algèbre dans laquelle l’artiste marocaine interroge la place de la femme dans la famille musulmane – et au-delà. The lion’s share est l’une des premières histoires d’héritage musulman à être aussi vraie et illustrée. Cette narration esthétique racontée par Ymane Fakhir fonctionne comme une projection dans laquelle chacun a la possibilité d’imaginer sa propre distribution. Il s’agit d’une leçon d’algèbre au cours de laquelle la fameuse règle « une part pour une femme égale deux parts pour un homme » résonne ad in nitum, prenant la forme d’un récit mathématique entre huit personnages (mari, femme, père, mère, frère, sœur, fils, fille) considérés comme de purs objets mathématiques.

BIOGRAPHIE

Née en 1969, vit et travaille à Marseille. Ymane Fakhir développe un travail artistique où la photographie et la vidéo tiennent une place essentielle. Elle a suivi sa première formation à l’Ecole des Beaux-Arts de Casablanca, ville dont elle est originaire. Lorsqu’elle s’installe en France, elle reprend un cursus à l’Ecole des Beaux-Arts d’Aix-en-Provence, puis à l’Ecole nationale de la photographie d’Arles dans le cadre d’un échange. Vivant aujourd’hui à Marseille, elle nourrit son oeuvre de nombreux allers et retours entre la France et le Maroc, créant ainsi une relation dialectique, physique et intellectuelle, entre son héritage culturel et ses expériences personnelles.

SITE WEB : https://www.cnap.fr/ymane-fakhir

MARIANNE ET KATARZYNA WASOWSKA /// EN ATTENDANT LA NEIGE

Ce projet s’ancre dans notre histoire, dont la géographie affective, comme celle de beaucoup de familles polonaises, est marquée par la migration. Divisées entre la France et la Pologne, nous, deux cousines, sommes devenues photographes parallèlement. Nous avons commencé à travailler ensemble de façon naturelle, comme une façon de rétablir le fil d’une conversation interrompue par les frontières, les langues, le temps. “En attendant la neige” est un projet sur la migration polonaise en Amérique du Sud, centré tout particulière­ment sur le Brésil et l’Argentine, qui furent les principaux points de destination. Il est né de la volonté de mettre en lumière un aspect méconnu de la colonisation des Amériques: en Europe Centrale, la conquête de ces nouvelles terres fit l’objet de véritables campagnes publicitaires qui ventaient “l’aventure coloniale” comme moyen d’ascension sociale, s’adressant ainsi aux populations les plus dépour­vues, paysans et ouvriers délestés par les guerres successives. Le but réel de ces invitations était de recruter des travailleurs capables de construire le rêve moderne de ces sociétés en pleine expansion industrielle. Ces travailleurs devaient étaient blancs, “civilisés”, opposés de facto aux populations autochtones. Leurs descendants racontent que, lorsqu’ils arrivèrent sur place, ils se mirent à travailler d’arrache pied pour préparer l’hiver, sans savoir qu’il n’arriverait jamais. Notre problématique centrale touche aux dynamiques identitaires qui traversent ces communautés, prin­cipalement paysannes, sur ces nouvelles terres. La brutalité du contraste entre leur lieu d’origine, d’un froid extrême, et la jungle subtropicale où elles vinrent s’établirent, nous semble idéal pour mettre en évidence l’idée de l’identité comme construction. Un processus qui, après de multiples hybridations et fragmentations historiques, s’approche de plus en plus de la fiction.

BIOGRAPHIE :

Katarzyna Wąsowska (née à Gdańsk en 1990) est diplômée en photographie de l’école des Beaux Arts de Poznań. Marianne Wasowska (née en 1988 à Paris) est photographe et artiste visuelle. Elle est diplômée de l’université de Nanterre (Paris X) en anthropologie et de l’ENSP d’Arles. Leur premier projet en duo, « En attendant la neige », a été sélectionné par le Fotofestiwal de Lodz (Open Call 2020),Encontros da Imagem (Discovery Awards 2020), Athens Fotofestival (2020), PhotoEspaña (Convocatoria Hacer, 2020), Boutographies Festival (2021) et Odesa Photo Days (2021). Il a également été shortlisté par Landskrona Foto Festival 2020, et a reçu la mention honorable pour le Woman photography grant 2019 du PHmuseum. Le Muzeum Emigracji de Gdynia, Pologne, lui consacre en 2021 sa première exposition personnelle.

SITE WEB : https://www.katarzynawasowska.com/

TIPHAINE POPULU DE LA FORGE /// SOLASTALGIA

Solastalgie : n.f néologisme construit sur l’anglais solace dérivé du latin solacium signifiant « consolation, réconfort » et algie, suffixe emprunté à nostalgie et traduit par « douleur » en français. Concept forgé en 2003 par Glenn Albrecht pour décrire le sentiment de profonde détresse que nous pouvons ressentir face au spectacle imposé de la dégradation de la nature.

Notre système se fissure. Son architecture est sur le point de rompre. De COP en rapports du GIEC, les scientifiques alertent sur l’état global de notre planète, le dérèglement climatique, la chute de la biodiversité, la dégradation des sols et l’épuisement des ressources. Pourtant, ces questions fondamentales ne sont toujours pas la préoccupation principale de nos dirigeants. Or, sans volonté politique, les solutions proposées par les experts internationaux ne peuvent être mises en œuvre. Devant la destruction de notre environnement, nos réactions sont plurielles ; détresse, colère, tristesse, déni. La santé de notre planète impacte notre santé mentale, et inversement. Les obstacles qui nous séparent d’une réelle prise en main de notre avenir paraissent des murs infranchissables et pourtant, ils sont fissiles.

Solastalgia est née du rapprochement de deux échelles de perception. J’ai photographié la projection de mes propres angoisses environnementales sur des murs délabrés qui pourraient être ceux de nos maisons. Ces murs rejouent dans l’espace domestique le paradigme de la terre malade, polluée ou artificialisée, brûlée ou inondée et matérialisent la complexité de notre rapport aux enjeux environnementaux. À ces « visions », j’adosse des vues de la surface du globe, détails d’images satellites des Sentinels de l’Agence Spatiale Européenne (ESA) alimentant Copernicus, le programme de l’UE pour l’observation et la surveillance de la Terre. En posant mon regard sur la ruine, j’explore nos affects autant que les paysages qui nous entourent. J’essaie de comprendre nos limites en rapprochant le bout du monde pour montrer que la Terre n’est pas infinie, que là-bas, c’est aussi chez nous.

BIOGRAPHIE

Née en 1987, Tiphaine Populu de La Forge vit et travaille à Tours. Diplômée d’un double cursus en Histoire de l’art et Lettres modernes (2010) elle a enseigné la littérature française avant de se consacrer à la photographie. Influencée par la peinture, la littérature et le cinéma, sa sensibilité nourrit son approche plasticienne. Synesthète, son audition colorée conditionne son rapport à la couleur et régit ses compositions. Travaillant principalement en argentique, elle choisit les procédés photographiques utilisés en fonction des sujets abordés (collodion humide, palladium, argentique couleur). Curieuse des mécanismes psycho-cognitifs à l’œuvre face à des situations de crises, son approche poétique et scénographiée du réel lui permet de raconter le monde sans heurter, pour tenter de le rendre plus habitable. Ses photographies sont régulièrement exposées en France depuis 2017.

SITE WEB : https://www.tiphainepopuludelaforge.com/

ANNIKA HAAS /// THE GREENHOUSE EFFECT

Le projet artistique d’Annika Haas Greenhouse Effect est basé sur une recherche photographique au long cours et représente la jeune génération estonienne, qui doit surmonter des problématiques dues à la surconsommation, le gaspillage et l’exploitation agressive des ressources naturelles. Les jeunes qui participent à ce projet sont très inquiets pour le futur de la planète Terre : ils veulent montrer à la précédente génération que le mode de vie actuel, basé sur la consommation excessive et la croissance économique sans fin, n’est pas viable. Pendant quatre ans, Annika Haas prend des photographies avec de jeunes estoniens âgés de 12 à 21 ans, et elle a mené des interviews avec eux par rapport aux problématiques environnementales pour en apprendre plus sur leurs point de vue et les sensibiliser à la consommation, la conservation de la nature et comment minimiser l’empreinte écologique grâce à leurs contributions personnelles. Les images d’Annika Haas représentent la banlieue de la capitale estonienne, Tallinn. Ce décor était autrefois des parcelles de jardin, mais les serres en ruine créent une atmosphère apocalyptique.

BIOGRAPHIE :

Annika Haas, photographe documentaire née en 1974, vit et travaille en Estonie. Elle a étudié les langues fino-ugriques à l’université de Tartu et a suivi en parallèle un cursus de photojournalisme au Tartu Art College. Elle a également suivi plusieurs formations photographiques à Londres, en 2003 et 2012. Depuis 2015, elle est l’éditrice photographie documentaire et portrait pour la revue photographie estonienne Positiiv. Depuis 2018, elle donne des conférences sur la photographie documentaire à l’Académie des Arts d’Estonie et a débuté des missions de commissariat d’expositions photographiques au Musée Estonien de la Photographie en 2020. Annika Haas est exposée reconnue en Estonie comme à l’étranger, et a été finaliste et lauréate de nombreux prix locaux comme internationaux : Taylor Weesing Photographic Portrait Prize ; Kuala Lumpur International Photoawards ; Grand Prize in Estonian Press Photo…

SITE WEB : https://www.annikahaas.com/

LINE SAGNES /// PRIX PHOTOGRAPHIQUE DES MOINS DE VINGT ANS

En 2021, le GRAPh, avec le partenariat d’acti city (station jeunesse de Carcassonne), a décidé de lancer un prix photographique destiné aux jeunes de moins de vingt ans dans le cadre du festival Fictions Documentaires. L’appel à candidature s’adresse à tout jeune âgé de 13 à 20 ans et résidant en Région Occitanie. Les jeunes sont invités à faire parvenir au GRAPh un projet rédigé, accompagné de quelques photos personnelles qui montrent leur univers iconographique. Cet appel à projet est destiné à être diffusé largement sur le territoire régional, en collaboration notamment avec les établissements d’enseignement photographique (bac professionnels, ETPA, école d’Arles, etc…) Sur la base du projet, un jury de professionnels statue pour identifier un.e lauréat.e. Cette personne est ensuite accompagnée pendant plusieurs mois dans le développement et la mise en images du projet retenu, de la conception jusqu’au tirage des images. Ce projet est développé dans le genre de la fiction documentaire, avec un travail de pédagogie de la part de l’équipe du GRAPh pour transmettre cette notion au jeune lauréat. L’exposition intègre pleinement la programmation du festival et reste à l’issue du festival la propriété du jeune lauréat. Une dotation en livres photographiques, ainsi que la carte acti city, viennent compléter ce prix. Nous souhaitons mettre l’accent sur le fait que ce prix vient accompagner un projet qui n’est pas encore réalisé, mais bien un projet en cours de conception, qui est ensuite soutenu et enrichi par l’expertise des professionnels du GRAPh.

En 2022, c’est Line Sagnes, âgée de seize ans et étudiante du bac pro photographie de Carcassonne (lycée Saint-François) qui a obtenu le prix photographique des moins de vingt ans, avec un projet artistique tourné vers la thématique du cyberharcèlement. En adoptant les codes de la métaphore et de la photographie de studio, Line propose une approche sensible et délicate d’un sujet grave, et qui préoccupe une génération de jeunes souvent dépendants des communications en ligne.

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